FAQ, Norme et usage, Orthotypographie

« Mr », abréviation erronée pour «monsieur» ?

En un mot : «Mr» est aujourd’hui déconseillé, malgré l’«R» supérieur de Littré..

(Photo Gerd Altmann sur Pixabay.com.)

L’emploi de Mr comme abréviation de monsieur provoque le courroux des vieux puristes (et des jeunes aussi, qui ne sont pas en reste). Ils aiment à rappeler — péremptoirement, de préférence — que c’est l’abréviation de l’anglais mister. Regardons-y de plus près.

L’abréviation de «monsieur» et son usage

On abrège dans certains cas «Monsieur» ou «monsieur» lorsqu’il s’agit du titre de civilité («M. Martin»), mais jamais lorsque c’est le nom commun (« le monsieur qui est venu; c’est un monsieur »).

L’usage typographique est d’écrire M .pour Monsieur. Toutefois, l’abréviation Mr est attestée dans le dictionnaire de Ménage (1694) et mentionnée à l’article « abréviation » du Littré (voir sur Gallica.bnf.fr, dans l’édition de 1873 du Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré).

(Article «abréviation» du Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré.
Copie d’écran (consultation sur Gallica.)

Le r de Mr doit être mis en lettres supérieures. Comme elles sont rarissimes dans les polices de caractères accessibles sur ordinateur, on se rabat (si j’ose dire) sur la mise en exposant. Mais ce n’est qu’un pis-aller. Le pluriel de Mr est Mrs. Celui de M. est MM. (Ces abréviations commencent toujours par une majuscule.)

(Photo «Andrei I.» sur Pexels.com.)

Certains, toutefois, continuent à voir dans Mr/Mr un anglicisme, nonobstant les attestations précitées. On notera que la typographie traditionnelle (trouvez donc des éditions anciennes des romans d’Agatha Christie au Masque) était, en anglais, Mr. (avec un point qu’on ne trouve pas dans les abréviations française où la lettre finale est présente, comme dans Mgr (monseigneur). Mais ce point a disparu en typographie anglo-saxonne moderne.

D’autres considèrent qu’un choix existe entre deux variantes : Mr (qui exclut tout point abréviatif comme tout r normalement placé) ; M. (avec point abréviatif). Mais la plupart des ouvrages normatifs (dictionnaires des difficultés du français, etc.) s’en tiennent à l’explication classique du Mr ou Mr, abréviation de l’anglais mister.

L’harmonisation normative penche indubitablement pour l’abréviation M. (encore faut-il qu’elle soit utilisée à bon escient, et non lorsque la forme développée «monsieur» est requise). Les développements de l’alphabétisation et de la diffusion des imprimés ont conduit à des normalisations qui garantissent un «code commun». La forme M. l’a emporté (en tout cas d’un point de vue normatif, chez les normalisateurs de la langue comme en typographie) sur la forme Mr. Peut-être parce que, à l’époque de la composition au plomb, il était plus facile d’ajouter un point à un M en capitale que de rechercher un r dans la casse des lettres supérieures qu’on n’avait pas forcément sous la main (a fortiori ensuite avec des compositions sur clavier). C’est ce qui explique, malgré les exemples anciens, le regret exprimé par l’homme de l’art qu’était Jean-Pierre Lacroux dans Orthotypographie (voir aussi, plus bas, la section «Pour aller plus loin»).

Le Petit Larousse 2003 (p. 667, mais c’est vrai des éditions contemporaines) écrit à l’article «Monsieur»:

Abrév. : M.; au pl. MM.

C’est ce qu’on retrouve dans la version en ligne du dictionnaire Larousse:

2. Titre précédant la fonction d’un homme quand elle lui confère une certaine autorité : Monsieur le Ministre. (Abréviation : M.).

Pourtant, tel ne fut pas toujours le cas. Ainsi, après d’autres éditions (et parfois des variations), le premier Petit Larousse, celui de 1905, publie un tableau des abréviations auquel renvoie la vedette «abréviation». Il n’y a pas, comme chez Littré, de différence entre les abréviations et la définition du mot lui-même (Mr à l’article «abréviation», mais M. à l’article «monsieur». L’article «monsieur» du Larousse 1905 ne contient pas d’indication d’abréviation. En revanche, le tableau des abréviations offre encore le choix.

C’est pourquoi il faut se garder de hurler à l’anglicisme à la vue du moindre Mr (s’il est bien «exposé», s’entend). D’ailleurs, je signale aux cinéphiles que le film Quai des orfèvres, réalisé par Clouzot en 1947 avec le génial Louis Jouvet,  montre une inscription peinte en belle ronde au mur, dans le décor de la police judiciaire, : Bureau de Mrs les inspecteurs (elle m’avait frappé en revoyant le film à la lumière d’un échange récurrent sur les abréviations).

Pour aller plus loin…

S’agissant des grammaires et autres ouvrages de linguistique, leurs rédacteurs sont des linguistes qui se sont rarement intéressés à l’orthotypographie (Nina Catach, avec La ponctuation, constitue une exception).

La Grande grammaire du français (GGF, dir. Anne Abeillé et Danièle Godard, Actes Sud-Imprimerie nationale, 2021) s’en remet aux approches classiques des ouvrages typographiques figurant dans sa bibliographie (Aurel Ramat est cité, tout comme Yves Perrousseaux).

Perrousseaux indique ainsi dans un tableau des «abréviations diverses» (Manuel de typographie française élémentaire, ateliers Perrousseaux éd., 8e éd., 2005, p. 58-59):

On abrège : […]
Monsieur par M.
et non par Mr qui est l’abréviation anglaise de «Mister».
Messieurs par MM.

La Grande grammaire du français rappelle donc la norme et l’assimilation — sans évoquer son traitement typographique — de Mr à mister. Elle n’en enregistre pas moins les variations des usagers de la langue, même professionnels de l’écriture, par rapport à cette norme. Elle indique ainsi (p. 2220):

La norme et les usages des abréviations conventionnelles

Malgré les efforts de standardisation, les abréviations conventionnelles ont tendance à varier dans l’usage. Ainsi, certaines abréviations d’origine anglo-américaine sont utilisées bien que jugées fautives par la norme: vs (versus pour contre) est considéré comme un anglicisme, tout comme comme Mr pour Monsieur au lieu de M.* : Vous en souvenez-vous, Mr Durand? (larepubliquedespyrenees.fr, juin 2014).
* NDÉ. Le r de Mr cité dans l’exemple n’est pas en lettre supérieure.

Et pourtant cette normalisation de l’abréviation «M.» est relativement récente, si l’on considère l’état de la langue depuis le début de l’imprimerie. Elle ne s’est imposée qu’à partir de la fin du XIXe siècle. Le dictionnaire encyclopédique de Pierre Larousse, au milieu des années 1880, proposait encore les deux abréviations «Mr» et «M.».

En témoigne cette intervention d’un participant bibliophile au forum Usenet fr.lettres.langue.francaise le 29 janvier 1999:

«DB» (28.01.1999). — La phobie des anglicismes finit par nous aveugler. Mr pour Monsieur n’était pas un anglicisme à l’origine mais une abréviation bien française et ancienne. J’ai chez moi l’édition de 1694 du Dictionaire (sic) étymologique ou origines de la langue françoise » par Mr MÉNAGE, augmentée des Origines françoises de Mr de Caseneuve et d’une Liste des Noms de Saints… par Mr l’Abbé Chastelain.
J’en profite pour faire observer qu’on trouve non seulement Mr (le r est en fait au-dessus de la ligne), mais aussi l’accent aigu sur le E majuscule de MÉNAGE et des majuscules qu’on jugerait aujourd’hui intempestives au début de presque chaque nom.

(Copie d’écran sur Gallica.bnf.fr du Dictionnaire étymologique de Gilles Ménage, dans une édition de 1694. Une édition postérieure d’un demi-siècle à sa mort écrit «M.Ménage».))

Dans l’édition en ligne posthume d’Orthotypographie (2002-2005), Jean-Pierre Lacroux écrit, finalement désabusé, dans l’article «Madame, Mademoiselle, Monsieur»que j’évoquais plus haut :

Les graphies {Mme, Mmes, Mlle, Mlles} sont admissibles, mais aujourd’hui déconseillées. Les graphies [Mr, Mr, Mr. pour Monsieur, Mrs, Mrs, M.M. pour Messieurs] sont fautives.
On peut le regretter pour Mr, graphie hâtivement qualifiée d’anglicisme, tare impardonnable en des temps où pourtant les vrais anglicismes prolifèrent dans notre langue. (Les Anglo-Saxons abrègent Mister en Mr, naguère en {Mr.}) On accepte dumping sans sourciller mais, au moindre « Mr » d’un correspondant inculte ou audacieux (ou archaïsant), on se montre censeur vigilant, féroce et méprisant. Or ce Mr (ou, mieux, Mr) tant décrié fut naguère l’abréviation française recommandée et remplacerait avantageusement notre intouchable M., qui, source d’innombrables ambiguïtés, est l’abréviation conventionnelle la plus inepte et la plus pernicieuse : « J’aime beaucoup M. Duhamel. » S’agit-il de Monsieur Duhamel (Georges) ou de Marcel Duhamel ? En outre, les graphies Mr et Mrs formeraient une série cohérente (formation identique) avec Mme, Mmes, Mlle, Mlles.
Je ne peux (contre tous les codes et tous les dictionnaires actuels) recommander explicitement l’emploi de Mr et de Mrs, mais je crois aux vertus de l’implicite et des rappels historiques.

Référence externe

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