Grammaire, Norme et usage, Références (en ligne ou en lignes)

Le «Bon Usage» de Grevisse

En un mot : grammaire normative autant que descriptive, le Bon Usage reste, par son exhaustivité et sa précision, une référence incontournable.

Trois éditions du Bon Usage : la 4e (1949), la 11e (1980), la 15e (2011). Collection personnelle de l’éditeur du blog.

Permettre aux locuteurs
et aux scripteurs de choisir
le tour qui convient le mieux
à l’expression de leur pensée
et à la situation de communication
dans laquelle ils se trouvent.

André Goosse
(avant-propos de la 12e édition).

C’est l’histoire d’un projet de grammaire élaboré par un professeur rigoureux dans sa démarche, Maurice Grevisse (1895-1980), un projet de grammaire scolaire comme il en existait, existe et existera sans doute tant d’autres. Mais cette grammaire a grandi sans trouver réellement de succès éditorial dans cette catégorie.

(Maurice Grevisse. Image éd. DeBoeck sur Wikimedia Commons lic. CC-BY-SA 3..0)

Au-delà d’une simple grammaire

En revanche, par sa richesse, elle a répondu aux besoins d’un vaste public adulte, notamment bien sûr les gens de lettres, traducteurs, journalistes, correcteurs et secrétaires de rédaction et même professeurs soucieux de disposer d’un outil de référence accessible. Son succès — mérité — est donc, d’une certaine façon, paradoxal, tant il est vrai que le Bon Usage est d’une tout autre trempe que les banales grammaires scolaires.

De fait, s’il prend en compte «l’évolution de la langue et l’évolution de la langue, dans une certaine mesure» (avant-propos de la 14e édition), le Bon Usage, de l’aveu même de son second éditeur, André Goosse, «dauphin» institué par Grevisse lui-même, ne s’adresse pas d’abord aux linguistes, mais «au lecteur cultivé mais non spécialiste et sans que celui-ci soit privé des réponses qu’il attend. Cela entraîne le corollaire que la terminologie ne sera pas bouleversée» (ibid.).

Continuateur de l’œuvre de Grevisse jusqu’à son propre décès en 2019, André Goosse — celui-ci ayant institué celui-là comme son dauphin — pouvait écrire sans trahir le moins du monde la pensée de son prédécesseur en précisant dans le même texte:

C’est dans [ses nombreuses remarques] que se trouvent l’originalité du livre et sa richesse, c’est par elles que se justifient le succès rencontré et en fin de compte le titre même: c’était une remise à jour et à neuf du concept éculé ou galvaudé de bon usage; il ne s’agissait pas de substituer d’autres jugements péremptoires aux jugements de la tradition puriste, mais de montrer, par l’observation de l’usage réel, combien sont précaires ou arbitraires ou simplistes ou même vains beaucoup de ces jugements.

André Goosse (photo éd. de Boeck sur Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 3.0).

Il est de nombreux types de grammaires, descriptives (notamment celles qu’élaborent les linguistes) ou normatives. Le Bon Usage (BU) s’inscrit, comme son nom l’indique, dans une approche normative. Il n’est pourtant pas fondé sur l’arbitraire, mais sur un vaste corpus d’écrivains de langue française, très majoritairement des XIXe et XXe siècle, même si les références historiques remontent bien en amont.

Dans la 4e édition (1949), Maurice Grevisse faisait un lien, pas étonnant à l’époque, entre la grammaire descriptive (opposée aux grammaires historique et comparée) et le «bon usage» qu’il définissait comme «l’art de parler et d’écrire correctement». Toutefois, il se distinguait des approches puristes fondées sur des aprioris. Cette logique n’a cessé d’être défendue, au fond, dans les versions ultérieures, même si les formulations en ont évolué.

En 1949, il écrivait dans l’avant-propos de sa grammaire:

Le langage est fondé sur la raison, certes, mais il est régi par l’usage, dont les décisions, même illogiques, doivent rester sans appel. […] Le temps est passé des grammairiens dogmatiques qui décrétaient: On doit dire…, et croyaient pouvoir tracer, au nom de la logique, le «lieu» de la correction du langage. L’esprit de géométrie n’a pas grand-chose à faire dans l’étude des phénomènes linguistiques.
La grammaire n’ pas à légiférer; elle doit simplement constater le bon usage; nous voulons dire: le bon usage actuel. La langue vit, donc elle change; il est des règles qu’il faut savoir réformer ou abolir, en suivant avec une hardiesse circonspecte l’évolution du langage.

Le rappel de la règle (ou de la manière dont peuvent l’envisager les grammairiens ou autres érudits, ainsi Littré) est suivi d’exemple tirés des auteurs qui fondent le «bon usage». L’ouvrage — Maurice Grevisse n’y a jamais manqué — ne se prive pas d’exposer les positions puristes que l’Académie a parfois exprimées de manière péremptoire… et les contre-exemples donnés par les académiciens eux-mêmes. Des remarques, notamment historiques, permettent de donner aux articles un caractère encyclopédique au bon sens du terme.

C’est la richesse des «situations grammaticales» qui en fait l’ouvrage le plus complet, avec des détails sur les constructions qu’on ne retrouve pas ailleurs. C’est ce qui explique un succès non démenti auprès des usagers de la langue qui n’en sont point des analystes (les approches sont nécessairement différentes). Le célèbre propos qu’exprima André Gide dans sa très élogieuse critique de 1947 (Le Figaro littéraire, 8/02/1947) , et qui contribua au rayonnement de l’œuvre, reste vrai:

M. Grevisse répond à toutes les questions flottantes ; y répond si pertinemment que je n’aurais qu’à le copier pour satisfaire aux inquiétudes et aux doutes de mes plus scrupuleux correspondants. Je les invite à s’adresser directement à ce remarquable ouvrage.

Le Bon Usage(Grevisse et Goosse), 16e éd., 2016.

Épigraphes de quelques éditions

  • «Le bon usage (…) doit être incessamment rajeuni aux sources vives dont il découle directement» (LITTRÉ, dans la Revue des Deux Mondes, 1er juin 1842).
    [10e édition, 1975]
  • «Le français normal poursuit son cours» (Raymond QUENEAU).
    [12e édition, 1990]
  • « Mais la grammaire, quel régal !» CAVANNA, Les Ritals.
    [13e édition, 1993]
  • «Ceux qui veulent combatre* l’usage par la grammaire se moquent.» MONTAIGNE, Les Essais
    * Graphie originale de Montaigne
    [14e édition, 2007]
  • «Faire de la grammaire, c’est la décortiquer, regarder comment elle est faite, la voir toute nue en quelque sorte. Et c’est la que c’est merveilleux» (Muriel BARBERY, L’Élégance du hérisson).
    [15e édition, 2011]

Historique des versions

La première édition remonte à 1936 (après plusieurs refus); la dernière — la 16e — parue à la date où j’écris remonte à 2016. La dernière édition publiée du vivant de Maurice Grevisse est la 11e (1980). Depuis, l’œuvre paraît sous la double signature de Grevisse et de son continuateur (collaborateur et gendre) André Goosse. Depuis quelques années, à côté de l’édition papier, une édition électronique est également disponible.

Entretemps, le contenu a évolué et s’est enrichi, tout comme la pagination. La première édition comptait 706 pages; la seizième, 1760.

La 4e édition (1949) portait en sous-titre: «Cours de grammaire française et de langage français». La 11e (1980), l’ultime assumée par Maurice Grevisse seul, mentionnait: «Grammaire française avec des remarques sur le français d’aujourd’hui». La 15e: «Grammaire française», tout simplement.

«Petit Grevisse» et autres abrégés

Des publications abrégées ont été réalisées comme des ouvrages plus réduits (Le Français correct, L’Accord du participe passé). Ce ne sont pas toujours les meilleurs ni les pires de leur catégorie. Le nom de Grevisse fait évidemment vendre (comme Bescherelle ou Bled).

Il y a aujourd’hui des Grevisse édités pour les élèves, les étudiants, etc. Mais ils ont leurs concurrents et un «petit Grevisse» ou un abrégé du Bon Usage n’est pas LE Bon Usage, celui qui éclaire dans toutes les situations, ce qui explique son volume et son prix (89 € pour le livre). Mais, si on en a les moyens… et l’usage, évidemment, c’est le Bon Usage ou rien ! Sans compter qu’il trône peut-être dans une bonne bibliothèque publique pas si éloignée de vous que vous ne pouvez le penser…

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