Grammaire, Norme et usage, Questions-Réponses

Ils veulent devenir… riches ou riche?

En un mot : ils veulent devenir… riches, comme on dirait : elle veut devenir grande.

(Image «Kalhh» sur Pixabay.com, license ouverte Pixabay.com.)

Je vous propose une première réponse en langage simple, avant un complément plus «grammatical» que vous pourrez sauter en toute liberté si la première réponse répond à votre attente.

Question

Doit-on écrire : ils veulent devenir riche ou ils veulent devenir riches?

Réponse

Riches.

On ne dirait pas :
— Elle veut devenir °grand
mais
— Elle veut devenir grande.

L’accord de l’adjectif féminin (grande) s’entend. Accord il y a donc, et accord il faut au pluriel. L’hésitation venait peut être du rapprochement de deux verbes (ils veulent devenir riches). Creusons un peu la question.

Explication en langage courant

Je procède par étape pour qui n’ont jamais vu comme Cavanna un «régal» dans la grammaire [pour les autres, voir plus bas], mais aussi pour celles et ceux dont, au fil du temps, le langage grammatical s’est dissipé en nuées plus ou moins vaporeuses.

Dans ils veulent devenir riches, «veulent devenir» forme un bloc composé de deux verbes (vouloir, devenir). Le premier exemple donné est au présent «simple» de l’indicatif («deviennent»). Les autres correspondent à des construction similaires avec un verbe conjugué qui fait «bloc» avec devenir à l’infinitif.

Dans tous les cas, riches est une propriété des noms correspondant à ils ou elles, autrement dit un attribut au sens courant du terme. Cet attribut est, comme le dit le Dictionnaire de l’Académie: «ce qui est propre ou particulier à quelqu’un ou quelque chose». Il en prend les marques de genre (singulier et pluriel) et de nombre.

Dans tous les cas, les personnes désignées par ils ou elles veulent être des personnes riches.

Pour riche, il n’y a pas de variation visible de genre. C’est un adjectif épicène (à la fois masculin et féminin sans modification), comme les adjectifs se finissant par E (comme célèbre, par exemple). Mais, d’autres adjectifs sont sensibles à l’alternance de genre.

On prendra pour les exemples suivants connu:

  • Il devient connu; il veut devenir connu.
    (Masculin singulier pour il et connu: c’est lui qui devient connu ou veut le devenir.)
  • Ils deviennent connus; ils veulent devenir connus.
    (Masculin pluriel dans tous les cas: le verbe conjugué ne prendre que la marque du nombre.)
  • Elle devient connue; elle veut devenir connue.
    (Elle est au féminin singulier: une seule personne de genre grammatical féminin; connu prend la marque du féminin et s’écrit donc connue.)
  • Elles deviennent connues; elles veulent devenir connues.
    (Féminin pluriel).
La Grande Grammaire du français, Actes Sud/Imprimerie nationale, 2021,
«Première grammaire de la langue écrite et parlée contemporaine».

Explication grammaticale en deux temps

Premier temps: où l’on vous parle des verbes d’état

Si l’on met de côté les verbes impersonnels ou le pronom il ne représente rien (il pleut, il neige…), il y a deux grandes catégories de verbes. Les verbes d’action ou le sujet fait quelque chose (il chante, Pierre parle, Jacques transporte [une table], etc.). Et les verbes d’état qui établissent une relation entre un sujet et un état (réel, perçu…).

Devenir appartient à cette seconde catégorie, dont j’ai appris jadis la litanie assez brève: être, sembler, devenir, demeurer, rester (à quoi on peut ajouter quelques locutions verbales : passer pour, être considéré comme). On va les reprendre en remplaçant l’épicène riche par son synonyme fortuné qui varie davantage:

  • Il est fortuné, elles sont fortunées (constat);
  • Il semble fortuné, elles semblent fortunées (mais peut-être que, réellement, ce ne soit pas le cas).
    Ont un sens voisin (avec doute ou simple constat) :
    • Il passe pour fortuné, elles passent pour fortunées;
    • Il est considéré comme fortuné, elles sont considérées comme fortunées.
  • Il devient fortuné, elles deviennent fortunées (on constate que l’état de «fortuné» est atteint ou en cours d’acquisition, si j’ose dire);
  • Il demeure fortuné, elles demeurent fortunées (malgré de récentes baisses, plutôt importantes, de leurs avoirs financiers ou immobiliers);
  • Il reste fortuné, elles restent fortunées (même chose que précédemment. On note ici que le sens de «rester» est différent du «rester» de Il reste là sans bouger).

Le verbe d’état établit une relation entre le sujet, donneur d’accord, (il, elle, Pierre, Jeanne, les gens) et son attribut.

  • Cet attribut peut être un nom qui mène avec son petit groupe sa vie propres (Ces jeunes mariés deviennent, sont le plus beau couple de la soirée) ou pas (Les jeunes mariés deviennent, sont les plus déjantés de la saison).
  • Cet attribut peut être un adjectif qualificatif. Par principe, l’adjectif souffre tant qu’il ne s’est pas accordé avec son donneur d’accord en genre et en nombre, et dans ce cas le sujet du verbe d’état:
    • Il devient riches.
    • Les gagnants du loto deviennent riches.
    • Les fiancés, dès les deux «oui» prononcés, deviennent légalement mariés.
    • Les gagnantes du loto deviennent fortunées (en l’ayant espéré, mais sans l’avoir prévu).
Quoi quoi quoi ? — Pour trouver le complément d’objet (s’il y en a un), un truc scolaire pousse à demander qui ou quoi ? Il porte une chaise de la cuisine au salon. «Il porte quoi ? — une chaise». Sauf qu’on oublie que ça ne fonctionne qu’avec les verbes d’action, et seulement les compléments directs (sans préposition introductive).
Dans le cas des verbes d’état, si l’on pose la question qui ou quoi, on ne trouve pas le complément d’objet direct (alias COD), qui n’existe pas, mais seulement l’attribut du sujet.

Deuxième temps : devenir en combinaison (vouloir devenir)

Dans la phrase ils veulent devenir riches, les verbes vouloir et devenir forment un groupe qu’on ne peut analyser séparément. Vouloir est ici conjugué, comme pouvoir le serait dans ils peuvent devenir riches, mais il perdent leur sens propre en apportant une nuance d’aspect ici (la volonté ou volition), de temps dans d’autres cas (je lis je vais lire; je dors → je vais dormir).

Avec le verbe aller, le sens du déplacement physique (comme dans je vais dans la cuisine) se perd.

Vouloir, aller, à la différence des temps composés qui figurent dans les grammaires et les recueils de conjugaison (passé composé, plus-que-parfait, futur antérieur, etc.) ne groupent pas un auxiliaire propre au verbe (être ou avoir) et le participe passé (ce qui nous épargne les affres de son accord). Ils s’emploient avec le verbe à l’infinitif (Ils veulent devenir).

L’ensemble, répétons-le, forme un tout. Le verbe est en deux mots comme il l’est dans un temps composé traditionnel (courir: tu as couru, avais couru, auras couru, aurait couru).

Du côté des grammaires. — Dans un verbe au passé composé ou à un autre temps composé, c’est l’auxiliaire (être ou avoir) qui est conjugué, c’est la même chose dans ce que la Grande Grammaire du français (GGF, p. 132, 1265 et suiv.) nomme les «temps périphrastiques». Dans ces «périphrases verbales», le verbe lui-même est réduit à l’infinitif mais toujours porteur du sens. C’est le verbe accompagnant qui le précède qui est conjugué (dormir : il veut dormir; bouger: il va bouger; démarrer: il fait démarrer [le moteur].
Vouloir, aller et quelques autres comme faire (il fait démarrer le moteur) sont souvent classés par les grammaires classiques comme «semi-auxiliaires» ou «auxiliaires occasionnels». L’usage raréfié dans la langue orale du futur simple (il chantera), explique que certaines grammaires scolaires ou usuelles intègrent dans leurs tableaux de conjugaison la forme «aller + infinitif du verbe» sous le nom de «futur proche» ou «futur immédiat».
Une grammaire universitaire comme la Grammaire méthodique du français de Riegel, Pellat et Rioul les catégorise même comme «auxiliaires aspectuels, modaux et causatifs» (p. 451) à côté des auxiliaires se construisant avec un participe passé. Cette approche était déjà tracée par Grevisse (BU 11e, § 1511):
À côté des auxiliaires principaux avoir et être, qui sont toujours auxiliaires de temps, il faut mentionner certains verbes, appelés parfois semi-auxiliaires, qui, construits avec un infinitif, servent à exprimer diverses nuances de temps, ou de mode, ou d’aspect.»
Grevisse cite notamment comme verbes «principaux» : aller, devoir, être en passe de (être sur le point de, près de), faillir, manquer de (au sens de «j’ai manqué (de) tomber»), faire, laisser, paraître et sembler (au sens de «paraître, sembler changer de voix»), pouvoir, vouloir, etc.

Quand le verbe à l’infinitif, deuxième élément de la périphrase verbale, est un verbe d’état (Il veut être, il veut devenir), l’adjectif attribut qui le suit doit s’accorder avec le sujet:

  • Il veut être riche → elles veulent être riches.
  • Il veut devenir riche → ils veulent devenir riches.
  • Yasmine peut être heureuse → Agathe et Yorick peuvent être heureux.
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