Expressions et vocabulaire, Norme et usage, Orthographe

Trois genres de soucis, mais pas de souci s’il s’agit d’une inquiétude

En un mot : si vous n’avez qu’une préoccupation, qu’un ennui, qu’un souci, n’en faites pas un pluriel inconsidéré.

(Souci officinal, calendula officinalis. Photo Reinhold Möller sur Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 4.0 iny.)

Un souci, des soucis. Et l’occasion d’un petit rappel sur l’histoire de la langue où le souci amoureux pouvait primer…

En fait, il y a souci et souci. Plus précisément, ce même mot correspond à trois noms différents:

  • le dérivé du verbe (se) soucier;
  • la fleur (homophone ayant une étymologie différente du précédent);
  • un papillon dit aussi «soufré orange» (qui peut aussi, sans souci, butiner un souci).

(Les curieux regarderont en outre chez Littré un autre cas correspondant à un état ancien de la langue, sans parler même du «sans-souci».)

(Ce Sanssouci-là est le palais d’été que se fit construire à Potsdam Frédéric II de Prusse sur le modèle de Versailles. Photo Wikimedia.com, domaine public.)

Un singulier souci

Restons-en à la préoccupation. Si vous n’avez qu’un souci, ne lui ajoutez pas ce S qui ne se justifie qu’au pluriel. On rencontre hélas régulièrement la graphie erronée un °soucis (ce dont nous devons évidemment nous soucier).

Pour l’Académie, un souci (celui qui n’est ni fleur ni papillon) est défini comme «Soin, préoccupation, inquiétude».

Le Robert en ligne affiche une gradation dans les usages :

  1. Préoccupation inquiète (à propos de qqn ou de qqch.) [et par opposition]  Être sans souci (➙ insouciant, insoucieux, sans-souci).
  2. Ce qui détermine cet état d’esprit. Sa santé est devenue un souci.
  3. Intérêt soutenu.➙ soin. Avoir le souci de la perfection ; de bien faire.

Au sens qui nous intéresse, Littré indiquait :

Soin accompagné d’inquiétude.

Fig. et poétiquement. Objet pour lequel notre inquiétude est éveillée.

(Quand le souci a un rapport avec un papillon, ce n’est pas un PV apposé sur le pare-brise d’un véhicule… Photo Jean-Pol Grandmont sur Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 3.0.)

Pas de souci, vraiment?

Dans le sens d’une réponse devenue courante à l’oral, Pas de souci! est critiqué par l’Académie française. Et de préciser :

Le mot de Souci est ici pris à tort pour «difficulté», «objection». On dira par exemple et selon le cas «Cela ne pose pas de difficulté, ne fait aucune difficulté», ou bien «Ne vous inquiétez pas», «Rassurez-vous».

Cette remarque ne figure pas dans le Dictionnaire proprement dit, mais dans la rubrique du site propre de l’Académie qui recense ses recommandations normatives sous l’intitulé «Dire, ne pas dire». Mais ces remarques normatives ne peuvent porter que dans la mesure où l’on reconnaît — ce qui se discute comme je l’ai rappelé ici — une quelconque autorité du quai de Conti sur la langue (rien n’est moins évident, sinon sociologiquement, du moins juridiquement).

Cela n’exclut pas d’examiner son argumentation (ce n’est pas parce que l’Académie exprime une position que celle-ci, s’agissant de la langue surveillée, est erronée). Souci marque une préoccupation, une inquiétude. Ce n’est pas une difficulté qu’on pourrait objecter à une demande (— Je voudrais ton compte rendu de réunion en début d’après-midi. — Pas de souci problème: tu l’aura à deux heures tapantes!).

Mais si le souci est une inquiétude, pas de souci est l’équivalent de pas d’inquiétude (qui est lui-même un peu différent de : Ne t’inquiète/vous inquiétez pas). De fait, si l’expression énerve parfois parce qu’elle relève, comme la classifie Wikipédia, des tics de langage, si je la déconseille dans la langue surveillée (à l’écrit, bien sûr… hors textos sans doute, et dans certaines situations d’oral «formaliste»), elle est bel et bien dans l’usage familier courant (essentiellement oral).

Mais si on croit pouvoir répondre «Pas de souci!», c’est qu’on exprime plutôt l’idée qu’il n’y en a pas un seul qui pourrait contrarier la demande acceptée. Pas un seul, c’est zéro; et zéro, c’est le singulier. Pas de S final à «Pas de souci»! Car, dans ce cas, il n’y a pas de souci «en général».

Si l’on sort de la préoccupation, on peut retrouver le pluriel, mais uniquement chez une ou un fleuriste à qui l’on en demande et qui répond tout à trac à la clientèle:

— Pas de soucis aujourd’hui, mais je devrais en recevoir la semaine prochaine. Sinon, j’ai d’autres plantes ou d’autres fleurs à vous proposer !

(Souci sauvage ou calendula arvensis. Photo Sabina Bajracharya sur Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 4.0 int.)
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