Norme et usage

Au niveau de…

En un mot : au niveau de a été, à tort, utilisé très fréquemment pendant une vingtaine d’années comme l’équivalent de en matière de, dans le domaine de.

(Niveau à bulles permettant de vérifier, dans l’industrie du bâtiment, le bon positionnement aux niveaux vertical et horizontal. Source: «Steingesicht» sur Wikimedia Commons, lic. CC-BY-SA 3.0.)

Certains « tics verbaux » agacent. Ce fut longtemps le cas de au niveau de…, abusivement employé et longtemps condamné par les ouvrages normatifs.

Au niveau de traduit une position, initialement en hauteur, mais aussi pour désigner une surface, une aire:

  • Le parking n’a été inondé qu’au niveau du dernier sous-sol.
  • L’incendie s’est déclaré au deuxième étage de la maison.
  • Sous le Directoire, l’autorité municipale se situait au niveau du canton.
  • Au niveau régional, les infrastructures routières doivent faire l’objet d’investissements.
  • Au niveau national, la règlementation du «bio» est plus stricte en général qu’au niveau européen.

Au niveau de peut s’employer de façon figurée, mais toujours en relation avec une superposition ou une gradation, hiérarchique par exemple: Ce sujet sera traité au niveau du Conseil européen des chefs d’État et de Gouvernement, et plus au simple niveau du Conseil des ministres de l’Union européenne.

Au niveau de est à rapprocher de au niveau: ce candidat est/n’est pas au niveau requis pour le poste visé; cet étudiant a un très bon niveau. Le candidat atteint (ou pas) un niveau de compétences requises sur une échelle (de «pas du tout» à «tout à fait»); l’étudiant se situe bien au-dessus de la simple moyenne, par rapport à ses condisciples comme relativement à une échelle de notation.

Les critiques d’un usage abusivement étendu

Au niveau de a fini par être utilisé abusivement, en tout cas bien au-delà de son sens premier, à partir des années 1970. Si le Larousse des difficultés d’Adolphe V. Thomas (1971) ignore ce travers, tel n’est pas le cas des dictionnaires des difficultés et autres ouvrages normatifs.

Ainsi, entre autres exemples, Jean-Paul Colin (Dictionnaire des difficultés du français, éd. Le Robert, 1993, p. 370) écrivait dans l’article «niveau» : On a raillé à juste titre l’emploi passe-partout de cette locution, avant de citer la journaliste Claude Sarraute:

Toutes ces prépositions, ces conjonctions de truc et de machin, c’était la barbe, trop long à apprendre, trop compliqué. On les a balancées pour n’en retenir que deux: «sur» et «au niveau». Exemple pris en classe de terminale C: — Où t’en est sur Flaubert ? — Au niveau Bovary, à la page 35. — Et au niveau temps, ç’a t’a pris quoi ? — Dix mois. Ben, dis donc, t’est drôlement fort sur la lecture ! («Au niveau de la langue», Le Monde, 19 octobre 1991).

Le Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne, de Hanse et Blampain (DeBoeck-Duculot, 3e éd., 1994, p. 589-590) relevait:

L’expression au niveau de est devenue un cliché dont on abuse et dont on déforme le sens. Elle signifie proprement: «à la hauteur de», «sur la même ligne que» (au propre et au figuré) et suppose donc une comparaison: La cour n’est pas au niveau du jardin. Sa réputation n’est pas au niveau de sa capacité […]. Mais on doit éviter d’employer au niveau de (ou à ce niveau) pour en ce qui concerne, du point de vue de, dans le domaine de, en matière de, pour, dans, etc. et de dire par exemple: Au niveau de la production industrielle, il faut signaler une reprise […]. L’humour de cet auteur se manifeste au niveau du langage […].

L’expression « à la mode » s’est démodée. Il n’est pas certain que les mises en gardes aient eu quelque effet : ce qui était dans toutes les bouches a fini par en sortir. Une extinction dans la discrétion que je constatai personnellement dans les dernières années du XXe siècle… après qu’elle eut sévi pendant une trentaine d’années.

Les dictionnaires des difficultés (voire les dictionnaires courants) y font encore référence — et il est vraisemblable que, par précaution, ils continueront à le faire encore. Cela montre à la fois qu’un usage n’est pas durable parce qu’il est attesté pendant trente ans… et que les ouvrages de référence ont eux même un temps de décalage, à la fois dans la dénonciation du phénomène et le constat de sa disparition…

Illustration d’un phénomène par une chanson populaire

Au plus fort de l’utilisation de au niveau de, la chanson « C’est pas la joie » (paroles de Bernard Michel, musique d’Henri Salvador) fut interprétée par ce dernier en 1971. On y trouve notamment ce couplet :

Au niveau de la pollution, c’est pas la joie (bis)
Au niveau de la télévision, c’est pas la joie (bis)
Au niveau de la montée des prix, c’est pas la joie (bis)
Au niveau des embarras de Paris, c’est pas la joie (bis)
Y’a encore qu’au niveau d’l’amour que ça
marche toujours

(«C’est pas la joie» interprétée par Henri Salvador sur YouTube.)
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