Grammaire, Norme et usage

Sur en suremploi

En un mot : on ne travaille pas sur Paris mais dans ou à Paris… sauf naturellement les aérostiers ou ceux qui imaginent l’urbanisme futur de la capitale.

Ce qui nous ramène aux dernières sornettes langagières en vogue, de plus en plus d’origine commerciale. Je pense au mot SUR. Tendez l’oreille: il est en train de supplanter toutes les prépositions de lieu. Non seulement on rentre SUR Paris, mais on travaille SUR la capitale à la façon dont les vendeurs, jamais en retard d’une métaphore guerrière, mettent le paquet SUR une région, SUR un produit.

Bertrand Poirot-Delpech,
«Tout à fait» (Le Monde, 21/10/1990).

Quel est le problème soulevé?

La préposition sur est présente dans de nombreuses constructions comme travailler sur un dossier; aller sur ses trente ans; boire café sur café; enquêter sur un trafic, etc. C’est de son emploi comme préposition de lieu qu’il s’agit. Il n’y a pas de problème avec les cas suivants, entre autres exemples tirés de la Grande grammaire du français (§ VII-6.3.3): les assiettes sont sur la table; l’oiseau plane sur la vallée.

En revanche, la «norme» conteste les emplois de sur tels que: habiter, travaille sur Strasbourg; se déplacer sur la région parisienne. Dans ces cas-là, sur est substitué aux prépositions traditionnellement employées à (à Strasbourg) et, selon le cas, vers ou dans (vers/dans la région parisienne).

Comme le précise le Bon Usage de Grevisse et Goosse (BU en ligne, § 1049, a):

D’une manière générale, à envisage le lieu comme un point, sur comme une surface et dans comme un volume.

Le même ouvrage (BU en ligne, § 1071, a) relève que, manière générale, «le succès grandissant de sur au XXe siècle.» Mais il évoque plus spécifiquement les emplois contestés que j’évoquais:

Il faut signaler en outre que, depuis la seconde moitié du XX e siècle, sur tend à se répandre et se trouve dans des emplois nouveaux : « Sur le territoire de (une ville, une région, etc.)»: J’ai moi-même sur Paris doublé les crédits consacrés à la création de crèches en 1981 (J. Chirac, cité dans Femme pratique, mai 1981, p. 70). — Ils [= des soldats] étaient trois mille huit cent [ sic ] sur le Finistère, deux mille deux cent [sic ] dans les Côtes-du-Nord (P. Georges, dans le Monde, 16 mai 1978).

Il n’en demeure pas moins que cet usage s’est répandu: il suffit d’écouter (voire de s’écouter). Plus d’une personne soucieuse de pratiquer une langue «correcte» va laisser échapper un Demain, j’ai un rendez-vous sur Paris et autres La semaine prochaine, je descends sur Bordeaux.

Pour autant, dites-vous bien que s’il pleut sur Paris (l’eau vient atterrir sur la surface qu’elle frappe), on travaille ou on habite à Paris, en région parisienne, dans la Capitale (sauf naturellement en cas d’aérostation)!

(Première sortie du dirigeable Malécot en 1907 ou 1908 à Issy-les-Moulineaux, commune limitrophe de Paris où se trouve sont héliport!. Source Wikimedia Commons, domaine public.)

Une condamnation académique sans appel

L’Académie française, qui se veut gardienne du «bon usage», condamne l’emploi de sur à la place de à, dans, mais aussi. Je reprends ici le tableau de sa rubrique «Dire, ne pas dire». Elle le fait précéder par le texte suivant:

La préposition sur ne peut traduire qu’une idée de position, de supériorité, de domination, et ne doit en aucun cas être employée à la place de à ou de en pour introduire un complément de lieu désignant une région, une ville et, plus généralement, le lieu où l’on se rend, où l’on se trouve.

On ditOn ne dit pas
Je travaille à Paris.Je travaille sur Paris.
Je vais à Lyon.Je vais sur Lyon.
Ils cherchent une maison en ProvenceIls cherchent une maison sur la Provence.

Dans la langue courante, familière mais pas seulement, l’usage s’est pourtant répandu d’utiliser sur à toutes les sauces. Il s’emploie dans les échanges du quotidien, à l’oral comme à l’écrit (courriels, textos…). S’imposera-t-il de fait au point que les grammairiens l’entérinent un jour? Il faudra attendre une bonne cinquantaine d’années pour cela (l’emploi systématique d’au niveau de s’est éteint après trente ou quarante ans).

En attendant, on parle comme on parle; on écrit comme on écrit, mais, dans les contextes où la langue surveillée s’impose, n’abusez pas de «ce pauvre sur», comme le nomma jadis Maurice Druon dans son recueil de chroniques du Figaro consacrées au «bon français» (enfin, au bon français tel qu’il le voyait).

Pour autant, ce n’est pas parce que l’Académie condamne certains emplois qu’il faut les adopter. L’emploi extensif de sur heurte mes oreilles plus souvent qu’à mon tour. Je dis bien sûr: «Il pleut sur Paris», car la pluie tombe sur le sol (aspect de supériorité), mais personnellement, je vais à Paris, en Bretagne, aux Pays-Bas, dans le Midi, et non °sur Paris, sur la Bretagne, sur les Pays-Bas, sur le Midi.

Revenons justement sur ces usages critiqués de sur par l’exemple.

Quelques exemples critiquables

Le quotidien L’Équipe titrait le 08/02/2022: «[Quentin Fillon Maillet] sacré SUR l’individuel des JO de Pékin». Il s’agissait de l’épreuve olympique individuelle de biathlon, épreuve qui combine un parcours en ski nordique et des phases de tir de précision.

(Copie d’écran du quotidien L’Équipe le 8/2/22. Ce lien était actif le jour même.)

Ce «sur» est critiqué. Le titreur de L’Équipe aurait pu écrire, en respectant la contrainte d’un titre de onze mots : «Quentin Fillon Maillé sacré en individuel aux JO de Pékin». L’exploit n’en aurait pas été minoré pour autant. Comparons d’ailleurs avec quelques titres

  • Liberation.fr : «Biathlon: Quentin Fillon Maillet tire l’or olympique à Pékin» (jeu de mots relevant de la tradition de la «titraille Libé»).
  • LeMonde.fr : «JO 2022 : le biathlète Quentin Fillon Maillet, médaille d’or dans l’épreuve de l’individuel», un titre sobre, précis, informatif que le Monde aurait pu améliorer en écrivant à la fin dans l’épreuve individuelle.

J’avais moi-même relevé ce passage dans l’encart départemental «Val-d’Oise» du Parisien libéré du 29/10/1999 (p. II):

Les contrôles effectués par la DDCCRF [Direction départementale de la répression des fraudes] sur les marchés du Val-d’Oise n’ont pas permis de mettre en évidence une revente des produits interdits SUR le département.

Le premier sur est parfaitement correct (ce qu’on retrouve étymologiquement dans superviser). On agit sur quelque chose; on effectue une action (y compris un contrôle ou une inspection) sur quelque chose ou quelqu’un. Ici, on ne se préoccupe pas du lieu mais de l’«objet» sur lequel on agit (même si le marché s’inscrit dans un lieu.

Le second sur, en revanche («sur le département»), est bien un emploi que la norme considère incorrect. Une rédaction meilleure serait: … une revente des produits interdits dans le département.

On peut craindre que l’expansionnisme de sur ne soit durable, sans doute plus qu’au niveau de. Les critiques vont sans doute continuer à pester (moi compris), parfois en commettant d’autres imprudences. Ainsi, le chroniqueur du Figaro Pierre BÉNARD, reprenant ses publications dans un livre (Petit Manuel du français maltraité, Seuil, 2002), écrit page 25:

Le néofrançais a fait de sur la reine des prépositions. Dire que l’on habite à Paris, que l’on part à Marseille, c’est se ranger dans la catégorie du troisième âge du langage. Même chose si l’on ose affirmer qu’on vit dans le Vaucluse. C’est sur le Vaucluse que vous êtes, comme si ledit Vaucluse était une montagne dont vous auriez conquis triomphalement les cimes: sur le Vaucluse comme Tartarin sur les Alpes. »

Horresco referens, si je puis partager le propos sur sur (si j’ose ainsi dire), je frémis en pensant aux purpuristes frappés d’apoplexie en lisant «on part à Marseille» quand la tradition normative y voyait une horreur absolue qu’on dénonçait avec délices dans l’entre-soi de la distinction. Il est vrai que l’Académie elle-même admet désormais partir à (+ lieu), quand bien même cette tournure jugée «plus familière» n’est point citée en exemple par son Dictionnaire.

Quelle analyse des grammaires ?

Le Bon Usage de Grevisse et Goose (BU en ligne, § 1071, a) mentionne dans une remarque des usages régionaux (en Suisse, qu’il signale en régression; au Québec «rural»), avant d’indiquer, citant notamment un futur protecteur de l’Académie française.

La Grande Grammaire du français (GGF en ligne, § VII.6.4.3) ne s’intéresse pas seulement au français hexagonal, mais à la francophonie dans son ensemble. Elle précise:

La préposition sur a des emplois spatiaux spécifiques en Belgique, au Luxembourg, dans le Nord-Est de la France et en Amérique du Nord, entrant notamment dans les constructions travailler sur un bureau, se battre sur la rue. […] Cependant, la vitalité de ces emplois varie fortement, et les contextes d’emploi de ces constructions sont parfois assez restreints. De plus, cette variation peut être ressentie comme sociale aussi bien que régionale. Ainsi, dans l’Hexagone, sur peut situer un phénomène à l’intérieur d’une zone géographique, mais cet emploi est souvent considéré comme informel*.

La GGF donne, dans le même paragraphe, les exemples suivants (série n° 53), tirés de ses corpus de référence écrits ou audio:

  • a)  […] cet homme ça là avait des trucks sur la cour […] (Louisiane); [> des camions dans la cour];
  • b) acheter un camion sur le marché noir (Québec) [>au marché noir];
  • c) Locuteur 1 — Et y a deux choses, y a l’envolée des prix sur Paris [>à Paris | + enregistrement audio];
  • d) Y avait pas de théâtre sur Montreuil avant? [>à Montreuil | + enregistrement audio];
  • e) Quand on habite sur Paris, à quoi sert une voiture ? (jeuxvideo.com, 3 aout 2015) [>à Paris].

* Informel, dans la GGF, correspond au registre familier ou conversationnel (oral ou écrit) et s’oppose au registre soutenu, dit formel par la GGF, en ce qu’il implique un certain contrôle de la langue employée («discours public, dialogue avec un supérieur, texte technique, littéraire…»).

Conclusion

On peut se demander, en tout cas pour le français hexagonal, si l’emploi critiqué de sur (Il habite sur Dijon) relève toujours d’un simple régionalisme. Il n’est pas non plus limité, si l’on considère les marqueurs sociaux du langages, aux couches populaires ou avec un niveau d’éducation limité (les deux ne se confondent point).

Vous en conclurez sans doute que l’usage évolue. Comme je l’indiquais plus haut, nous ne serons pas vraiment fixés sur l’intégration de cette tournure dans les ouvrages normatifs avant quelques décennies. Le registre informel est ce qu’il est, comme il est, au moment où on l’utilise. On revanche, le registre formel, celui qui implique d’user d’une langue surveillée — et, qui plus est, surveillée par soi-même —, conduit à inciter à ne pas traiter d’un revers de main la norme. Il est des situations ou cela importe peu; il en est d’autres qui pourraient vous pénaliser et, en tout cas, conduire vos interlocuteurs à une perception négative de votre expression, voire de votre personne. C’est la vie.

En ajoutant que je ne les goûte guère moi-même, je vous incite donc moins à réserver ces sur Paris, sur la Provence dans les cas licites qui suivent : précipitations météorologiques, sauts de parachutistes, évolutions d’aéronefs et d’aérostats!

Références complémentaires

  • TLFi: article «sur». Il présente de manière classée les différents usages (locatifs ou non) de la préposition sur, mais n’évoque pas les emplois critiqués.
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