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«Les mots immigrés», un joli conte étymologique

C’est un joli conte que Les mots immigrés. Rédigé à quatre mains par Erik Orsenna et Bernard Cerquiglini, il associe à la fois la veine créatrice du littérateur de La grammaire est une chanson douce et la connaissance profonde de la langue et de son histoire d’un éminent linguiste, par deux fois délégué général à la langue française et aux langues de France.

L’ouvrage n’est pas savant, entendez par là qu’il n’est pas austère, sévère, académique. Tel n’est pas son public, tel n’est pas son but. Il est destiné à un vaste lectorat désireux de découvrir sans s’ennuyer. Un conte, vous disais-je!

Mais si ce n’est pas un complexe texte universitaire, on y apprend bien des choses sur la complexe histoire de la langue au travers d’une farandole de personnages pittoresques qui viennent troubler le bon déroulement d’une campagne présidentielle où les mots immigrés s’invitent pour protester contre les excès de langage. Leur grève interrompt des débats houleux où sont portées de détestables thématiques d’exclusion. Le livre les évoque, il ne s’y étend pas.

Son propos est plutôt de rappeler que le français est le produit d’évolution des peuplements (même les Gaulois furent à l’origine des envahisseurs), de conquêtes, d’échanges linguistique. Et l’on rappelle ce que le français doit au latin, plus qu’au celte d’où nous ne conservons que deux cents à trois mots. Mais ce latin-là n’était pas le latin littéraire de Cicéron ou de César. C’était le latin populaire des légionnaires et des marchands. Rappelons ici l’excellent formule du linguiste et lexicographe Daniel Péchoin: «Mesuré à l’aune de la ‘correction’, le français n’est à tout prendre qu’une immense faute de latin».

Les langues sont aussi faites d’échanges et d’emprunts réciproques: le français a beaucoup reçu et beaucoup donné ici. Pas plus que l’analyse de l’histoire des peuplements ne peut permettre de déceler cette fausse évidence qu’est le «français de souche», il n’y a pas davantage, au sens de langage, de «français de souche», sinon cette souche latine dénaturée qu’on complétée de nombreuses couches sédimentaires successives. Si, au XXe siècle, on hurle parfois contre le franglais (mais relire l’ouvrage d’Étiemble montre que la situation de 1964 est largement dépassée), la Renaissance a été marquée, rappellent les auteurs avec humour, par la virulente campagne d’Henri Estienne contre l’italien.

C’est à un charmant et humoristique voyage dans l’histoire de la langue, au prisme de celles des mots, que nous invitent les auteurs. Un court voyage en 120 pages, mais si vous avez le désir de compléter de façon plus détaillée, mais toujours plaisante, je vous recommande, pour aller un peu plus loin l’excellente Aventure des mots français venus d’ailleurs d’Henriette Walter au Livre de poche.

Dans l’immédiat, grâce à Erik Orsenna et Bernard Cerquiglini, réjouissez-vous (après avoir partagé leur colère) des interventions décapantes de madame Indigo et de ses amis !

Erik Orsenna et Bernard Cerquiglini, Les mots immigrés, illustrations de François Maumont, éd. Stock, Paris, 2022, 17,50€.

Une lecture à la fois savante et très largement accessible pour prolonger le plaisir du conte par l’Histoire de la langue.
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