Accords et invariabilités, Grammaire, Norme et usage

Soi-disant (usage et erreurs à éviter)

En un mot : soi-disant s’écrit ainsi. Pas de °soi-disante et encore moins de °soit-disant, c’est tout… réfléchi! En revanche, la substitution puriste de prétendu est éminemment discutable.

Distinguons ici deux sujets :

  1. l’orthographe de soi-disant, qui donne lieu à des erreurs fréquentes;
  2. son emploi que la gent puriste entend strictement circonscrire aux personnes parlant d’elles-mêmes en prétendant «être telle ou telle chose» comme l’indique le Grand Robert (dans les autres cas, c’est prétendu qui, pour les puristes, devrait être exclusivement employé).

Divulgâchis (mais ce n’est pas un roman à clés) :

  • Soi-disant soit-disant est une graphie erronée, à proscrire donc) est invariable.
  • Soi-disant peut s’employer à propos de personnes parlant d’elles-mêmes : un soi-disant spécialiste (qui se prétend tel, ce qu’on conteste).
  • Malgré les critiques puristes, soi-disant peut s’appliquer dans d’autres cas, par extension (voir les explications plus bas): une soi-disant expérience; une soi-disant théorie; «des pièces soi-disant authentiques» (Chateaubriant — de l’Académie française, au passage — dans ses Mémoires).
  • On trouve soi-disant comme adverbe de phrase (ne modifiant ni un nom, ni un adjectif). C’est ici non plus l’équivalent de prétendu, mais de prétendument:

Des personnes auxquelles soi-disant il ne parlait plus. Il aurait soi-disant démissionné (Grand Robert). Dans les tournures familières, on observe un déplacement en tête de phrase avec l’ajout de que : «soi-disant qu’il ne leur parlait plus»; «soi-disant qu’il a(urait) démissionné». C’est une façon de marquer davantage l’insistance sur la réserve qu’on met dans l’énoncé (mais dans le registre familier).

«Soi-disant» est invariable

Dans la 8e édition de 1935 (la 9e, en cours, n’en est pas encore tout à fait là), la définition du Dictionnaire de l’Académie est la suivante :

T[erme] de procédure. Qui se dit tel. Un tel, soi-disant héritier, soi-disant légataire, etc.
Il se dit aussi, par raillerie ou par mépris, dans le langage ordinaire.
Un tel, soi-disant gentilhomme. De soi-disant docteurs.

Grevisse mentionne que soi-disant, «résidu d’une syntaxe archaïque, a cessé d’être analysé par les locuteurs» (Bon Usage en ligne, § 665). De cette syntaxe, usitée nous dit Grevisse jusqu’au XVIe siècle, le Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne de Hanse et Blampain précise :

Soi-disant est un reste de l’ancienne syntaxe où la forme forte soi pouvait comme lui ou moi, être complément direct.

En fait, en français contemporain, soi-disant est l’équivalent de se disant. Pour reprendre les exemples précédents, un «soi-disant légataire» est une personne «se disant légataire»; un «soi-disant» spécialiste et une personne «se disant [se prétendant] spécialiste».

Pour être complet, le Grand Robert précise que disant a pu s’accorder (soi-disante) au XVIIe siècle (marquise de Sévigné), voire au XVIIIe (Beaumarchais), mais l’invariabilité s’est imposée (comme, de manière générale, pour le participe présent).

«Soi-disant» et «prétendu»

Les «sachants» et les soi-disant tels ne manquent pas de s’opposer de façon peu nuancée.

(Ryan Mc Guire via Pixabay.com, licence Pixabay.)

Précisons donc ce que sont les divers points de vue avec un peu de sérénité.

Le point de vue puriste est que «soi-disant» ne peut être utilisé que pour une personne parlant d’elle-même ou dont on exprime une qualité, un titre, une expertise, etc. dont elle se prévaut ou est supposée le faire (soi-disant peut être employé à des fins polémiques, mais c’est une tout autre histoire): «un soi-disant expert, chercheur, économiste, philosophe, défenseur de telle ou telle cause» (et, quand la personne visée est féminine, «une soi-disant experte, chercheuse, économiste, philosophe, défenseure, etc.»

La tradition puriste est largement reprise sans se poser de question par maints sites langagiers (la coutume puriste permet d’affirmer sans se poser de question, soit dit en passant). On la trouve naturellement exprimée sur le site de l’Académie française, non pas dans le Dictionnaire (ou pas encore, puisque la définition de «soi-disant» n’est pas encore de celles publiées dans sa neuvième édition au moment où cet article est rédigé), mais dans la rubrique «Dire/Ne pas dire».

Maurice Grevisse pointe pour sa part (BU en ligne, § 665) une «mise en garde» plus ancienne de l’Académie française (1965) pour laquelle soi-disant «ne doit s’appliquer qu’aux êtres doués de la parole et capables, en conséquence, de se dire». Mais il relève lui-même que, dans ce qui était alors l’édition en cours (il faut être patient) de son propre Dictionnaire, celle de 1935, dans l’article «empirique»:

Médecin empirique, Qui s’appuie sur une soi-disant expérience et ne tient aucun compte des données de la science.

Cet écart académique à la norme a été rectifié dans la IXe édition en cours de publication depuis 1994 (voir ici). Mais le Grand Robert, relève, quant à lui, que, depuis le XVIIIe siècle, soi-disant s’applique aussi dans ce cas:

Personnes et choses. Qui n’est pas ce qu’il semble être, qui n’est pas vraiment…➙ Prétendu ; censé, présumé.

Le Grand Robert, à l’appui de cette approche, cite un premier exemple emprunté au journal d’André Gide (29/08/1933):

Dans l’immense majorité des cas, la soi-disant liberté de pensée reste parfaitement illusoire.

Grevisse et Goosse, dans le passage précité du BU, citent maints exemples en ce sens, notamment chez Stendhal, Hugo, Balzac, Barrès, Genevoix et même Jacqueline de Romilly (je vous laisse le soin de déterminer, dans cette liste, qui n’était pas académicien français).

Soi-disant ne peut donc être incontestablement réservé à des personnes se disant. De soi-disant idées, soi-disant propriétés, soi-disant négociations sont des expressions possibles, n’en déplaise aux purpuristes. Inversement,

Grevisse, comme d’autres, conteste (BU en ligne, § 665) que soi-disant puisse s’appliquer à des personnes ne se prétendant pas elles-mêmes ceci ou cela. Les exemples qu’il donnent éclairent où, comme l’indique le Bon Usage, l’emploi de soi-disant «heurte la logique sourcilleuse»:

C’est un monstre d’abomination que ce soi-disant enfant trouvé (Hugo, N.-D. de Paris, IV, 1). — Des autres soi-disant incendiaires du Reichstag (Malraux, Antimémoires, p. 125).

Quatre des cinq accusés de l’incendie du Reichstag ne se prétendaient point en effet incendiaires et contestèrent (victorieusement) cette accusation. Inversement, le Grand Robert pour qui est licite (une citation chez Rousseau, notamment) l’emploi de soi-disant «en parlant des personnes à qui l’on conteste un caractère qu’elles n’affirment pas elles-mêmes».

Même en se plaçant d’un point de vue normatif, quand divergent à ce point des autorités reconnues comme telles par les tenants de la norme (ici: l’Académie française, Grevisse, le Grand Robert), l’usagère ou l’usager peut légitimement considérer que l’espace de la norme ne le contraint pas à n’emprunter qu’un seul chemin.

Il ne faut pourtant pas ignorer que la distinction académique est largement reprise (voir par exemple dans cette capsule de Merci professeur!). Elle a l’avantage de la simplicité d’emploi (ce qui peut aider), mais limite une liberté qui implique, évidemment, qu’on prenne le temps de la réflexion pour choisir le terme correspondant à la nuance d’expression qui paraît la plus appropriée. C’est une question d’approche qui vous regarde!

Autrement dit, dans la vision la plus restrictive, vous pouvez faire le choix de réserver soi-disant aux cas où une personne se dit-elle même quelque chose ou se dit détentrice de telle ou telle qualité. Vous utiliserez légitimement soi-disant dans ces cas-là; dans les autres, prétendu ou prétendument (sans chapeau, s’il vous plaît!). Mais vous vous garderez bien de considérer que ceux qui ont un autre usage s’expriment de manière familière ou relâchée, et plus encore qu’il seraient dans l’erreur.

Vous vous rappellerez que l’Académie elle-même a mis du temps, qu’elle employait — comme je l’ai rappelé après Grevisse — soi-disant dans un cas qu’elle a condammné trente ans après. Surtout, si vous cherchez dans l’avant-dernière édition de son Dictionnaire (la 8e, de 1932-1935), vous constaterez que l’entrée «prétendument» n’y figure point, que «prétendu» n’y a pas non plus de vedette autonome (autrement dit d’entrée principale: voir là, § II, C, 2).

On ne l’y trouve qu’en entrée secondaire de «prétendre», comme équivalent de «fiancé». Nous sommes loin des détails de l’entrée figurant dans l’édition en cours depuis 1994, qui vient insister sur une position qui n’a été officiellement exprimée que depuis 1965, quai de Conti… et qui signale la seule définition de 1935 comme «familière et vieillie».

Mais évidemment, on n’échappe pas, sur cette question, à ceux qui en font un code social entre eux pour se distinguer des autres (inférieurs, naturellement) en affichant une distinction langagière. Mais un célèbre sociologue avait notamment évoqué cet aspect des choses… quitte, comme ici, à prendre indûment la langue en otage. C’est tout l’écart entre les usages sociaux de la langue et son fonctionnement, quand bien même on s’inscrirait dans un désir de respecter la norme.

La langue n’est pas nécessairement univoque; elle admet des variations, des alternatives. Son respect, même en se situant sous l’angle de la correction, n’exclut pas l’utilisation de plusieurs clés… ou clefs!

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